Respectivement Directrice des données et des études de l'Apec et Responsable du master GMT de Science Po Rennes.
La transition écologique ne se joue pas uniquement dans les politiques publiques ou les stratégies d'entreprise. Elle s'incarne déjà, concrètement, dans le travail quotidien de millions d'actifs.
Dans les organisations, les cadres sont en première ligne. Ils doivent intégrer de nouvelles contraintes, piloter des transformations, faire évoluer leurs pratiques, souvent sans cadre clairement établi. Comme le soulignent plusieurs acteurs du secteur, la transition se traduit moins par des ruptures brutales que par une transformation diffuse, mais profonde, du contenu du travail. Mais si cette mutation est bien engagée, elle reste encore la plupart du temps largement sous-accompagnée.
Une transformation déjà vécue dans les métiers
Contrairement à une idée encore répandue, la transition écologique n'est pas une perspective lointaine. Elle est déjà à l'œuvre dans les missions confiées aux cadres. Qu'il s'agisse d'intégrer des critères environnementaux dans les décisions, de repenser des processus ou d'adapter des modèles économiques, les évolutions sont nombreuses et diffuses.
Les travaux de l'Apec montrent ainsi que plus d'un cadre sur deux déclare déjà voir son métier évoluer sous l'effet des enjeux environnementaux. Autrement dit, la transformation est déjà là, parfois sans être pleinement nommée comme telle par ceux qui la vivent.
Entre engagement et incertitude
Cette transformation s'accompagne d'une évolution du rapport au travail. Pour beaucoup de cadres, elle constitue une source de sens et d'engagement.
Les échanges menés avec les acteurs de terrain montrent que la possibilité de « contribuer à quelque chose d'utile » devient un facteur important dans les choix professionnels. Certains parlent même d'un « réalignement » entre leurs valeurs et leur activité.
Mais cet engagement coexiste avec de fortes incertitudes. Quels seront les métiers de demain ? Quelles compétences développer ? Comment sécuriser son parcours dans un contexte de transformation rapide ?
Comme le souligne Hélène Garner, directrice des études et données à l'Apec (Association pour l'emploi des cadres) beaucoup de cadres ont aujourd'hui le sentiment que "les entreprises ne se sont pas encore assez emparées de cette transition alors que la majorité des cadres estiment toujours qu'elle aura un impact important sur leur métier à l'avenir''
Des métiers qui s'hybrident et se complexifient
La transition écologique ne crée pas uniquement de nouveaux métiers : elle transforme profondément les métiers existants.
Les cadres doivent désormais combiner des compétences techniques, économiques, réglementaires et environnementales. Ils sont amenés à travailler à l'interface de plusieurs logiques - performance, conformité, impact - qui peuvent parfois entrer en tension.
Cette hybridation, comme le souligne Antoine Durand, responsable de formation à Sciences Po Rennes, ces transformations supposent de "savoir naviguer dans des environnements de plus en plus complexes, où les décisions ne relèvent plus d'un seul registre de compétence".
Un accompagnement encore insuffisant
Face à ces transformations, les dispositifs d'accompagnement restent encore en retrait.
Les travaux de l'Apec mettent en évidence un décalage entre la rapidité des évolutions à l'œuvre et les outils disponibles pour accompagner les cadres. Formation continue, reconversion, information sur les métiers : autant de leviers qui existent, mais qui restent encore insuffisamment lisibles.
Comme le souligne Hélène Garner, cette situation tient aussi au fait que les démarches de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (GPEC/GEPP) intègrent encore insuffisamment les enjeux liés à la transition écologique.
À défaut de cette boussole, la transition s'opère souvent au fil de l'eau, sans réelle planification ni maîtrise de ses impacts sur les métiers et les trajectoires professionnelles.
"On attend des individus qu'ils s'adaptent mais les modèles productifs ne se sont encore que partiellement transformés, « écologisés », résume-t-elle.
Dans ce contexte, une partie des actifs se retrouve à devoir gérer individuellement, via des formations notamment, des transitions qui sont pourtant systémiques.
Des acteurs mobilisés pour structurer les parcours
Pour répondre à ces enjeux, plusieurs acteurs se mobilisent. L'Apec joue un rôle clé en accompagnant les cadres dans leurs évolutions professionnelles grâce au CEP verdi, en produisant des analyses sur les mutations du marché du travail mais également en contribuant à identifier les métiers et compétences de la transition écologique.
Du côté de la formation initiale, des établissements comme Sciences Po Rennes font évoluer leurs cursus pour intégrer pleinement les enjeux de transition. Le master spécialisé « Gouverner les mutations territoriales », dirigé par Antoine Durand, illustre cette évolution en formant des profils capables de comprendre et d'accompagner les transformations à l'échelle des territoires.
Comme le rappelle Antoine Durand, l'enjeu est aussi de former des professionnels capables "d'articuler action publique, transformations économiques et enjeux environnementaux", autrement dit de mettre en œuvre la transition dans toute sa transversalité.
Article publié dans le cadre d'un entretien entre Hélène GARNER, Directrice des données et des études de l'Apec, et Antoine DURAND, Responsable du master GMT de Sciences Po Rennes et David ASCHER, directeur de publication d'Actu-Environnement et Emploi-Environnement. Illustration et texte rédigé avec le concours de l'IA.

Actu-Environnement










